15. LE DÉICIDE
Artémis m’ordonne de lâcher mon arme et de lever les bras. Déjà des centaures menaçants m’encerclent.
Je ne m’occupe pas d’elle et empoigne le déicide.
— Pourquoi ? Pourquoi ?
Ma victime grimace, il me fixe puis articule :
— Ce jeu est ignoble. Je vous l’avais dit et répété : nous ne pouvons pas jouer, nous ne « devons » pas jouer avec des êtres plus faibles que nous faisons souffrir. Être élève dieu ce n’est pas torturer des petites bêtes pour faire des expériences ou des courses. C’est la faute de tout ce système atroce d’Olympie. Je voulais tuer tous les élèves pour qu’il n’y ait aucun vainqueur. J’ai échoué. Tant qu’il y aura des élèves survivants le jeu va continuer et les mortels de Terre 18 souffriront pour amuser les dieux. J’ai échoué.
Artémis m’intime de le lâcher.
Un groupe s’agglutine autour de nous.
— J’ai essayé et j’ai échoué…, répète-t-il. Je vous en supplie, renoncez tous à jouer. Nul n’a le droit de jouer avec les mortels, ils n’ont pas à payer pour nos ambitions personnelles.
Ainsi c’était donc lui.
Je me souviens que l’une de ses premières victimes, Bernard Palissy, avait juste balbutié pour le désigner la lettre « L ». C’était la première lettre de son prénom.
Lucien Duprès.
Si je me rappelle bien, cet homme frappé de strabisme était opticien. Il louchait mais s’était révélé pourtant le meilleur élève de la première partie. C’était lui qui avait réussi, lors de la leçon de Chronos, le dieu du Temps, à sauver les humains dont il était responsable. Il avait ainsi créé une communauté hippie égalitaire et festive en pleine période de chaos terroriste de fin du monde sur Terre 17.
Quand Chronos annonça ensuite qu’il ne s’agissait que d’un jeu et que si nous en avions compris le principe, Terre 17, planète-brouillon, devait disparaître pour laisser place à Terre 18, Lucien Duprès avait été saisi de colère. Il nous avait pris à témoin de l’iniquité de ce jeu et des pouvoirs abusifs des élèves dieux sur ces pauvres mortels considérés comme autant de jouets.
« Ce ne sont pas des mondes, ce sont des abattoirs », avait-il déclaré.
Lucien Duprès nous avait suppliés de ne pas poursuivre ce jeu de massacre et de nous révolter tous ensemble contre nos Maîtres olympiens. Devant notre soumission il avait préféré prendre la porte. Juste avant de sortir il avait lancé : « Si c’est ça être dieu… ce sera sans moi. »
Nous l’avions évidemment cru exécuté par la police des centaures et recyclé en chimère comme n’importe quel élève déficient. Mais non, la situation étant inédite, nul ne s’était vraiment occupé de lui. Il avait dû errer seul dans la forêt, ruminant sa colère.
Jusqu’au moment où il avait trouvé une réponse. Puisqu’il ne pouvait pas arrêter le jeu en réveillant nos consciences, il y mettrait un terme en éliminant l’un après l’autre tous ses participants…
Quand je pense que nous avions condamné Proudhon juste parce qu’il était anarchiste. Le véritable ennemi du jeu était ce modeste opticien idéaliste, excellent gestionnaire de mortels, mais qui refusait les règles imposées par les Maîtres d’Olympie.
Ses prunelles se figent. Sa bouche se tord. Je ferme à jamais les yeux de Lucien Duprès, l’assassin de mon amour.
Déjà les centaures viennent saisir son corps pour le déposer sur une civière et l’emporter. Athéna, la déesse de la Justice, s’avance, juchée sur Pégase, la chouette sur son épaule, la lance à la main.
— Ce n’est pas à vous, Pinson, de faire justice, articule-t-elle. La violence est interdite en Aeden. C’est l’une de ses lois absolues. Un ankh ne doit jamais être dardé vers un individu. Fût-il un renégat. Fût-il un meurtrier.
Je respire fort. Je la fixe, pas du tout impressionné.
— … L’exhibitionnisme aussi d’ailleurs.
Je ne me donne même pas la peine de me cacher.
— Le public a assez attendu. Rentrons pour qu’enfin cette Finale commence, conclut Athéna.
Arrivés dans l’Amphithéâtre nous ne perdons plus de temps. La foule s’assied dans les gradins au rythme des tambours des centaures.
Des griffons rallument les onze grands panneaux-écrans qui vont retransmettre les visions des capitales. Le douzième, celui de Mata Hari, reste éteint.
Je fais signe pour qu’on me donne un ankh neuf rechargé. Une Charyte accourt, me tend l’outil de travail divin ainsi qu’une tunique et une toge propres.
Il ne faut plus penser à Mata Hari. Ni à Edmond Wells. Ni à Lucien Duprès. Il faut juste me concentrer sur la partie à gagner.
Les autres élèves murmurent. On a dû leur raconter ce qu’il s’était passé.
Nous nous retrouvons tous les onze face aux douze dieux de l’Olympe.
Athéna réclame le silence.
— Nous avons eu quelques « formalités de dernière minute » à régler. Maintenant la partie peut réellement se dérouler.
Elle frappe le gong qui résonne dans l’Amphithéâtre.
Nous courons vers la sphère centrale. Chacun choisit son escabeau ou son échelle.
Je grimpe sur une échelle haute. Je me retrouve contre la paroi de verre.
— Que les élèves examinent le jeu tel qu’il a été laissé à la dernière partie !
Nouveau coup de gong.
Je suis comme en état d’apesanteur.
Mes mains tremblent, je pose mon ankh sur la surface de la sphère, et mon œil face à cette loupe surpuissante.
Au début je ne distingue que des foules d’humains qui grouillent comme des insectes. Je règle la molette du zoom et je vois.
Ma capitale des hommes-dauphins est occupée en partie par les hommes-faucons qui ont fait alliance avec les hommes-renards pour envahir mon territoire. Les hommes-renards font la police, et les hommes-faucons prolifèrent dans ma cité, mais j’ai encore une grande communauté d’hommes-dauphins qui maintient notre tradition au sein même de la capitale dans des quartiers spécifiques.
Nouveau réglage pour changer d’angle de vision.
Même s’ils se font souvent incendier leurs temples, profaner leurs tombes, dynamiter les vestiges archéologiques ou convertir de force par des hommes-faucons, la tradition des hommes-dauphins reste vivace.
Des braises quasi éteintes qu’il va falloir rallumer par mon Souffle.
Je cherche mes autres communautés dauphiniennes éparpillées dans les territoires étrangers.
Elles ne vont pas très bien. Mes hommes-dauphins sont souvent regroupés dans des quartiers vétustes, insalubres, fermés. Il y a eu plusieurs campagnes de calomnies contre mon peuple durant mon absence qui ont abouti à des massacres collectifs, notamment par les hommes-chèvres, et plus récemment par les hommes-ours.
Mes communautés rongées par les campagnes de racisme ou les tueries se sont réduites, assimilées, converties. Beaucoup vivent dans la misère. Seul petit avantage, les rares qui ont survécu ont développé des talents de résistance exceptionnels.
Ils sont vaccinés contre la bêtise.
Je déglutis.
Voilà donc le prix de mon escapade montagnarde à la rencontre du Grand Zeus.
Raoul et mes autres challengers arborent eux aussi des mines inquiètes. Ils vérifient les emplacements de leurs pions sur l’échiquier planétaire.
Je gagnerai pour toi, Mata.
Il faut surprendre tout le monde par une stratégie nouvelle.
Un bruissement d’ailes. Chevelure rousse au vent, la Moucheronne se pose sur mon épaule comme un minuscule ange gardien venu m’encourager.
Athéna ne nous a pas encore donné le signal de départ. Nous attendons. De là où je suis, je distingue Édith Piaf, perchée sur une grande échelle, le doigt sur la molette centrale de son ankh. Raoul a lui aussi le sien en main et ressemble à un soudeur prêt à envoyer la flamme de son chalumeau.
Gustave Eiffel nettoie l’optique de son ankh. Georges Méliès se concentre. De loin nous devons ressembler à une équipe de médecins en train d’opérer un œuf géant.
Sur les écrans surplombant les gradins à nouveau les plans des capitales vues d’en haut se succèdent.
Je ferme les yeux. Des centaines d’idées se bousculent dans ma tête.
Fortifier ses points forts plutôt que de combler ses points faibles.
Il ne servirait à rien d’armer mes hommes-dauphins. Moins nombreux que les autres et avec leur tradition de respect de la vie, ils seront toujours moins pugnaces et ne tarderont pas à succomber.
Tant pis pour le style, au point où j’en suis, je n’ai plus le choix. Je vais créer des prophètes. Pas un, pas deux : trois. Pour être sûr qu’au moins l’un d’eux réussisse. Des prophètes non religieux, des prophètes « laïques » mais qui vont prôner de vraies révolutions des mentalités. Je n’ai plus le choix. Il faut gagner. Je vais agir par trois voies parallèles : l’économie, la science, la psychologie.
Trois génies. Trois bombes. Reste à trouver où les placer.
Mata Hari m’a conseillé de me méfier des hommes-requins. Très bien, je vais planter mes graines sur leur territoire. C’est dans le compost que les fleurs poussent le mieux.
Je me concentre pour visualiser mes trois prophètes. Ne plus penser à la douleur de la perte de Mata.
Je dois gagner pour elle.
— Attention, prêts ?…
Athéna lève encore son maillet et, comme au ralenti, frappe une troisième fois le gong.
Le son métallique résonne longtemps dans l’Amphithéâtre.
Une immense clameur sauvage monte de la foule des spectateurs.